Justine Houyaux

Research on Alice's Adventures in Wonderland

Exposition Alice in Wonderland (Tate Liverpool)

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Je me suis rendue à l’exposition Alice in Wonderland à la Tate Liverpool en janvier. Je suis absolument ravie d’avoir pu parcourir les trois étages exclusivement consacrés à Alice car ils m’ont permis de voir les choses sous un angle tout différent de celui sous lequel on voit traditionnellement le texte de Lewis Carroll.

(© Justine Houyaux)

Située sur l’Albert Dock, la Tate Liverpool jouit d’une localisation idéale pour diriger le visiteur vers son entrée. Les couleurs vives de ses colonnes contrastent avec les briques rouges qui entourent un ancien bassin. Derrière elle, la Mersey s’écoule paisiblement, tandis que passe au loin un car amphibie d’un jaune criard. Il fait un peu gris. Le soir tombe. C’est le moment idéal, entre deux états du jour, pour visiter une exposition qui m’entraînera, je l’espère, vers l’énigmatique pays des Merveilles.

(© Justine Houyaux)

Cette incursion dans le monde d’Alice débute par une étrange surprise. En effet, à l’entrée, le personnel de la Tate encourage le visiteur à commencer sa visite par une salle située au rez-de-chaussée qui présente des installations contemporaines. Sur le moment, commencer par là ne semble pas incongru, mais le doute s’installe quand on franchit le seuil des salles suivantes. Cette première salle présente en fait des œuvres contemporaines dans lesquelles des artistes expliquent leur point de vue sur Alice. On notera particulièrement:

1. Tate Touche from My Madinah: in pursuit of my ermitage de Jason Rhoades, 2004 – Il est particulièrement difficile de décrire cette œuvre car elle est très complexe. En résumé, il s’agit d’une installation d’enseignes lumineuses au néon, qui m’ont fait l’impression d’être au nombre d’une quarantaine, pendues au plafond par des câbles électriques. Elles sont allumées et certaines d’entre elles comportent des allusions littérales à Alice (“Drink me”, “grinning”, etc.) sans pour autant que le texte soit réellement la source d’inspiration principale de l’artiste. L’ensemble est une masse confuse, presque informe et multicolore. [Image ici]

2. Nyima 438 d’Annelies Strba, 2009 – Ce tableau représente une sorte de collage infographique d’images (avant-plan, arrière-plan) représentant une petite fille endormie dans un sous-bois. Elle porte une robe immaculée et est entourée de petites taches blanches que l’on peut voir à la fois comme de petites fleurs ou des étincelles de magie. Il est bien plus aisé ici de voir le lien qui existe entre cette œuvre et Alice, car il est manifeste que la petite fille est en train de rêver. Une autre toile est exposée sur le mur perpendiculaire, Nyima 445, sur le même thème, sauf que la petite fille porte une robe rouge à pois blancs et qu’une certaine angoisse se dégage du tableau là où Nyima 438 montrerait plutôt de la sérénité.

3. Measurement: Eye-Level Peimeter (Ask Alice) de Mel Bochner – De loin mon œuvre préférée de cette première salle, principalement parce qu’elle est très amusante et que sa manière de faire allusion à Alice est irrésistible. En réalité, cette installation qui est d’une simplicité déconcertante prend toute la pièce. Concrètement, une ligne noire horizontale d’à peu près trois centimètres de large est peinte tout le long des murs, à deux mètres du sol, seulement coupée, sur le mur droit par 854″ et par l’image en miroir de cette même mesure sur le mur gauche. Sur les deux murs du fond, la ligne mesure 416″, et les colonnes de la pièce, qui comportent elles une ligne verticale, montrent 108″. C’est ici que réside tout l’humour de cette création : les lignes ne sont rien d’autre que le périmètre de la pièce, et les mesures qui y figurent permettent de le calculer. “Pourquoi ?” se demandera le spectateur. Tout simplement parce que les dimensions, dans Alice au pays des Merveilles, sont capitales. Alice ne cesse de changer de taille, jusqu’à ne plus savoir quelle était sa taille de départ. Et là voilà bientôt, alors qu’elle essaie de se souvenir de ses leçons, tenter d’énoncer la formule qui permet de calculer le périmètre. C’est cet instant que représente Measurement. [Réflexion sur l’œuvre par Nick Cass sur le Leeds University Art Gallery and Museum Studies Blog]

Les visiteurs sont ensuite invités à se rendre dans les étages, où la plus grande partie de l’exposition les attend. Et c’est là que le choc se produit. Exit, les murs blancs, les néons fluo, les toiles contemporaines. On entre ici de plain-pied dans l’Angleterre victorienne qui a donné naissance à Alice. Les murs sont couverts de velours rouge. Les toiles sont encadrées de lourdes moulures de bois, comme autant de fenêtres sur un monde pas si éloigné. On est loin du pays des Merveilles. Tout ici est réaliste et concret. Il n’est plus question de montrer ce qu’est l’univers d’Alice, mais bien de documenter les circonstances de la naissance d’une œuvre majeure. Tout dans cette pièce est sérieux, bien rangé, soigneusement étiqueté. Et pour cause, nous entrons dans le cabinet de Charles L. Dodgson, pas dans la tête de Lewis Carroll. Et ça aussi, c’est extrêmement intéressant.

La plupart des objets présentés appartiennent soir à Edward Wakeling, dont on a l’impression que l’intégralité de la collection attendait son jour de gloire et qu’il est enfin venu, soit à Mark Richards, le président de la Lewis Carroll Society, soit, dans une moindre proportion, à la British Library, quelques collectionneurs privés américains ou à la famille Dodgson.

Le premier tableau, exposé face à l’entrée, est tout simplement Alice in Wonderland de George Dunlop Leslie, peint en 1879. On y voit une femme, assise sur un canapé rayé, lisant un petit livre relié de cuir. Une petite fille est appuyée contre elle. Le tout semble très classique. Cependant, le live ressemble curieusement à la première édition d’Alice. Et si toutefois ce détail était insuffisant pour l’œil distrait du spectateur, la petite fille à moitié assoupie qui jette un regard curieux aux visiteurs porte une robe bleue et un tablier blanc, tenue que l’on attribue traditionnellement à Alice et ce depuis le début, bien avant Disney, comme en atteste un service à thé en porcelaine décoré des illustrations de Tenniel – en couleurs ! – de la fin du XIXe siècle exposé plus loin.

Ailleurs dans la même salle, on trouve aussi des traductions d’Alice dans de nombreuses langues, des lettres de Charles L. Dodgson, son album de coupures de presse, son appareil photographique, des brouillons d’illustrations de sa main, tous les dessins originaux de Tenniel qui ont servi à illustrer Alice in Wonderland, mais surtout, contre un mur, dans une vitrine, le manuscrit d’Alice’s Adventures Under Ground, celui-là même qu’avait offert Lewis Carroll à Alice Liddell, celui par lequel tout a commencé, celui qu’il a écrit à la main, celui, enfin, qui a été vendu pour la dernière fois en 1946 pour la somme alors délirante de 50.000 livres, prix qui était malgré tout considéré comme très bas puisqu’il était le symbole de la bonne volonté américaine de restituer cet ouvrage à la Grande-Bretagne.

Personnellement, si j’avais été commissaire de l’exposition, j’aurais sans doute posté un garde de faction jour et nuit à côté de cette vitrine. J’aurais probablement placé un système d’alarme très visible, et j’aurais moi-même campé dans un recoin de la pièce pour mieux observer les moindres faits et gestes de tous les visiteurs dans un rayon de quinze mètres. Mais ces précautions semblent superflues à la Tate. Ici, pas de risque qu’un maniaque brise la vitre et s’enfuie avec le manuscrit ou ne colle des doigts couverts de gras sur la fine vitre qui sépare le spectateur du texte. Un coup d’œil sur la dédicace, en première page du manuscrit, nous rappelle que Carroll/Dodgson avait offert le petit volume à la “vraie” Alice, ce qui nous en dit long sur le skopos auquel auraient sans doute dû prêter plus d’attention les traducteurs français qui se sont attaqués à l’œuvre, des dizaines d’années plus tard. [Pour en savoir plus sur le manuscrit, veuillez consulter la bibliothèque en ligne de la British Library]

(© British Library)

Toujours dans cette salle, le visiteur pourra s’extasier devant la diversité des artefacts sur le thème d’Alice in Wonderland. Du papier peint aux cartes à jouer, en passant par les automates, les boîtes à musique, les couverts, les jeux, le tout datant du XIXe siècle, il y a de quoi satisfaire tous les goûts, tous les sens esthétiques, toutes les curiosités.

La salle suivante nous éloigne de l’univers de Dodgson pour nous rapprocher de celui d’Alice Liddell. On y voit des tableaux et des photographies, certaines prises par Dodgson lui-même, d’elle et de sa famille. Des portraits, des lettres et des coupures de journaux viennent compléter la biographie d’ “Alice dans l’après-Alice”.

Et c’est là que les visiteurs entrent à nouveau dans le monde des interprétations d’Alice. Ici, on trouve des éditions plus modernes du livre, des illustrations d’artistes de réputations variables (dont le point d’orgue est sans aucun doute la série d’œuvres originales qu’avait peintes Salvador Dali pour illustrer une édition française des Aventures d’Alice au pays des Merveilles). Cependant, malgré la débauche de grands noms, de couleurs et de prétentions illustratives plus ou moins capillotractées, on ne décolle pas. Le visiteur commencera à se lasser de voir et de revoir le lapin blanc sous toutes ses coutures, dadaïstes ou postmodernes. Heureusement, c’est ici que la vidéo entre en scène.

Dans une toute petite pièce, à peine une grosse caisse de béton blanc, à vrai dire, sont projetés en boucle les premiers pas d’Alice dans le monde du cinématographe. Ces petits films du tout début du XXe siècle sont absolument charmants et nous éclairent beaucoup sur la perception “vivante” qu’avaient les artistes de l’époque de ce que devait être leur Alice. Cette pièce fait en outre la transition entre le clivage texte/peinture et les médias modernes.

Plus loin, un projecteur de diapositives montre en boucle des photographies qui rappellent le pays des Merveilles sur fond de musique assourdissante. Une lourde installation de papier semble déverser à tout jamais des pages du livre, qui s’écoulent d’une sorte de corne d’abondance stylisée. Le bizarre English Heritage – Humpty Fucking Dumpty de Bill Woodrow (1987) empile des caisses dans un équilibre instable fait de déchets nucléaires, d’un livre et de parodies de technologie aux accents steampunk, avec un Humpty Dumpty de fer, portant un nœud-papillon rose, assis de guingois à son sommet. La critique de l’ordre établi passe par la certitude que nous avons, instinctivement, que quand le moindre des appuis cèdera, l’œuf de fer s’écrasera au sol.

À quelques mètres de là, dans une pièce sombre et bien isolée, Douglas Gordon a choisi de présenter son interprétation de Through the Looking-Glass (1999) sous les traits de Robert De Niro dans la scène culte de Taxi Driver où il menace un ennemi imaginaire devant … son miroir (vidéo ici). Le génie de l’artiste, ici, se manifeste par son idée de se placer de l’autre côté du miroir. Le spectateur, une fois dans la pièce a le choix de regarder la projection de la vidéo sur le mur de gauche ou sur celui de droite. Mais en y regardant bien, les deux vidéos projetées ne sont pas les mêmes. Chacune d’elles est l’image inverse de l’autre. C’est comme si nous étions le miroir. Que l’on se tourne vers la gauche ou la droite, les mouvements de De Niro sont inversés. L’idée de miroir est peut-être un peu trop évidente, de prime abord, mais elle est vraiment très intéressante lorsque l’on se rend compte qu’elle est répétée trois fois (le miroir dans le film, l’effet miroir entre les deux vidéos, le spectateur). De plus, un léger décalage entre les deux projections donne l’impression que l’acteur se répond à lui même, provoquant un autre effet miroir, celui-là infini, puisque la vidéo se répète en boucle. Quelqu’un qui aurait placé deux miroirs face-à-face n’aurait certainement pas pu exprimer mieux cet effet.

On trouve également, dans cette dernière pièce, des photographies d’un happening psychédélique organisé par l’artiste japonais Yayoi Kusama autour de la statue d’Alice à Central Park en 1968, une série de photos de Duane Michals, une installation d’Allen Ruppersberg intitulée The Never Ending Book (à laquelle, pour être honnête, je n’ai rien compris) et tout un tas d’autres installations autour du thème des horloges, des montres et du temps.

L’exposition se termine par un couloir blanc sur les murs duquel sont pendus des miroirs. Si on s’approche, on peut distinguer des brides du texte d’Alice dans leur eau.

En résumé, Alice in Wonderland à la Tate a les défauts des ses qualités. Il était intéressant de présenter Alice dans tous ses états (visuels, sonores, graphiques, textuels, etc.) mais il n’était sans doute pas nécessaire de plonger le visiteur dans un catalogue aussi exhaustif. Au bout de deux heures d’illustrations divers du texte, l’attention retombe et il devient difficile de se concentrer. Il y avait en fait des centaines d’œuvres, et certaines auxquelles je ne fais pas allusion ici n’ont absolument pas retenu mon attention. Je les ai vues sans les voir.

Points négatifs :

  • L’enchevêtrement des œuvres rend le cheminement compliqué par endroits ;
  • Certaines œuvres présentaient une distance telle avec le sujet qu’il était difficile de saisir le lien qu’il pouvait exister entre elles et l’univers d’Alice ;
  • L’ordre de la visite était incohérent. Commencer par des œuvres contemporaines pour passer au livre qui leur a servi de base puis reprendre le long cheminement des interprétations ne me paraît pas pertinent.

Points positifs :

  • Une réelle séparation entre l’univers de Dodgson et l’univers de Carroll ;
  • Une présentation exhaustive de l’œuvre originale ;
  • Des représentations vraiment inattendues mélangées aux représentations “classiques”.

Mais le point positif le plus intéressant de cette exposition est sans aucun doute le lien qu’il permet d’établir entre le texte et ses représentations à travers plusieurs catégories d’arts et de médias. Ce qui obligera finalement le visiteur à se poser la question : pourquoi ? Qu’est-ce qui, dans Alice, permet de l’adapter aussi facilement ? Chacun y trouvera sa réponse.

L’excellent catalogue de l’exposition est disponible sur Amazon UK.


Article publié pour la première fois le 18 mars 2012 sur Found in Wonderland (à présent hors ligne).

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This entry was posted on 18/03/2012 by in Research on Alice and tagged , , , , , , .

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